Il était une foi un roi en son royaume qui était si riche et
si sage que tous ses voisins avaient décidé de faire la paix avec lui, au plus
grand profit de ses sujets. Mais, malgré l’insistance de sa mère et de la Cour,
il ne s’était pas marié, laissant son trône sans postérité. « Il y a trop
de femmes autour de moi, avait-il déclaré le lendemain de son intronisation. Il
faut qu’elles retournent à leurs travaux ménagers : que les machines à
laver et les lave-vaisselle soient bannis de mon royaume. » Et, en les
renvoyant ainsi à leur foyer, il avait résolu la question du chômage de masse
mais pas celle de son mariage.
On s’y était habitué : quoi de plus charmant que des
lavandières réunies autour du lavoir, commentant les nouvelles du pays, faisant
et défaisant les réputations des candidats aux élections ? Décidément, le
royaume allait bon train, mais le roi n’avait point femme.
Un jour qu’il chassait à la campagne entouré de ses mignons,
il arrêta son cheval au bord d’un ruisseau pour le faire boire. Une beauté
solaire, jeune jouvencelle d’à peine seize ans, y lavait le linge à grands coups
de battoir quand le roi descendit de sa monture. Saisi par sa beauté et tombé
en amour en moins de temps qu’il ne me faut pour écrire cette phrase, le roi se
retourna vers sa Cour et parla ainsi : « Mes ducs, princes et vous,
mes valeureux chevaliers, séchez vos larmes, apaisez vos craintes. Demain je
prendrai pour épouse la jeune lavandière que voici et, ainsi, donnerai-je
héritier puissant et sage à mon royaume. Que soit écrit dans ma chronique que
ce jour était celui où je suis tombé en amour. » Et de s’agenouiller
devant la donzelle en lui offrant l’anneau orné d’une émeraude qu’il portait au
majeur gauche.
Mais la belle était en réalité une méchante fée. S’emparant de l’anneau magique qui protégeait le roi des mauvais
sorts et qu’il avait hérité de sa mère, elle-même fée, elle tint ces
propos : « Au nom de la République, que le tyran soit puni d’avoir
rabaissé la moitié de l’humanité à l’état de machine et d’avoir empêché le
progrès technique de répandre ses bienfaits. Abracadabra. » Et, d’un coup
de baguette magique, qu’elle cachait dans son corsage, elle transforma, à la
grande consternation de l’assemblée, le roi en machine à laver.
La morale de cette histoire est qu’il n’est de liberté que de
progrès.

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